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L’escale

L’horloge universelle de mon Drake Cutlass Black indiquait 14 heures 12 minutes. Cela faisait donc plus de 17 heures que je n’avais pas dormi. On perd facilement la notion du temps, lorsqu’on est dans l’espace. L’étoile Stanton ne s’éteint jamais, illuminant mon cockpit à chaque trajet. Ma dernière mission était simple : de la collecte de déchets toxiques dans un laboratoire de Yela, la troisième lune de Crusader, la géante gazeuse du système. Comme souvent avec ce genre de missions, les commanditaires sont peu intéressés de ce que deviennent ces ordures, tant qu’elles ne sont plus dans leur labo. Histoire de ne pas me faire ennuyer par les autorités, je me suis rendu dans les alentours de Delamar. Delamar est un caillou inerte. Un gros caillou. Tout ce qu’il y a là bas, c’est une colonie minière et un réseau de galeries tentaculaire. Comme l’activité tectonique de la planète est nulle, les exploitants s’autorisent de creuser très profondément dans le manteau. Personne ne sait vraiment jusqu’où ces boyaux de pierre descendent, mais c’est devenu un endroit suffisamment dangereux pour que je n’y aille jamais. Ce n’est pas une question de claustrophobie ou de risques d’éboulements, nan. C’est devenu un repaire de brigands qui échappent facilement à toute législation, là-dessous. Les exploitants des mines s’en foutent un peu, tant que les ouvriers ne sont pas trop nombreux à mourir à la fois. Les autorités du système ont laissé tomber cette planète qui remplit sa part du contrat en fournissant des minerais bruts, le reste, tant pis.

Je me suis rendu aux abords de cette planète pour détruire ma cargaison toxique. C’était ma première fois dans ce secteur que j’évite, d’ordinaire. J’avais envie d’utiliser la tourelle de mon Cutlass. Pilotant seul, j’ai rarement l’occasion de l’utiliser. Tous les vaisseaux sont armés, ce qui déplait aux autorités, mais ils disposent de dispositifs de désarmement à distance, de quoi se plaignent-ils ? Tandis que la soute de mon vaisseau s’ouvrait, larguant la cargaison, je grimpait la petite échelle vers la tourelle. Quelques interrupteurs poussés et voici que la tourelle est alimentée en énergie. Il suffit de quelques tirs bien placés pour désintégrer les petites boites noires et jaunes du labo. C’était un défi intéressant, de repérer et détruire à l’œil nu des cibles si petites et si difficiles à distinguer du vide spatial. C’est encore Stanton qui éclaira mon chemin.

Ce court, mais satisfaisant, interlude prenant fin, je retournai à mon siège de pilotage. Tant qu’à faire, je regardai le panneau des missions et j’en sélectionnai une qui devait justement me faire rencontrer Reeco, à Levski. J’avais besoin de faire le plein, de toute façon. Pour une fois que je suis vers cette planète, autant, enfin, la visiter. Je me dirigeai donc vers la mine. La surface de la planète est monotone. La planète n’ayant pas d’atmosphère, il est possible d’utiliser le Quantum Drive jusqu’à environs 60 kilomètres de la surface, sans risquer de se désintégrer en entrant en collision avec une couche d’ozone. Il me restait 3 minutes de vol pour couvrir la distance restante avant d’être à portée de transmetteur.

J’appelai le spatioport. Ce fut un rasta qui me répondit: “Yep man, c’est pour un p’tit stop ? Pas de soucis, y a le hangar 3 qui est libre pour toi. Allume ta caméra de recul !”

Il me fit un clin d’œil et coupa la communication sans que je n’ait rien pu dire. Amusé, je me dirigeai vers le hangar 3, situé au fond d’un cratère. Je n’ai pas de caméra de recul, mais je n’en ai pas besoin. Je m’alignai facilement au dessus de l’ouverture, sortit le train d’atterrissage, puis parqua mon vaisseau, à l’abri du vent solaire et des poussières spatiales. Je commandais, via l’application du spatioport, un plein d’hydrogène et de Quantum. J’ai toujours trouvé que c’était peu inspiré d’appeler ce carburant comme ça, mais comme personne, à part les astrophysiciens, ne sait vraiment ce que c’est, c’est plus simple d’y appeler par le même nom que le système qu’il alimente… Des bras automatiques sortirent et se branchèrent sur les soupapes des réservoirs de mon Cutlass. Aucune supervision humaine ? C’était peu commun, même compte tenu du fait que la technologie est devenue suffisamment fiable depuis le temps.

Le hangar était plongé dans l’ombre. Quelques LED éclairaient faiblement le sas d’entrée, des silhouettes humaines se découpant en contre-jour. J’avais un comité d’accueil ? Cela me surprit. Légèrement tendu, je m’avançai. Plus j’approchais et plus un détail me parut gênant. Le capteur de ma combinaison indiquait dans l’exovision de mon casque qu’il n’y avait pas d’atmosphère dans le hangar. Lorsque je fus suffisamment proche des personnes qui attendaient en haut de la rampe d’accès, je remarquais qu’aucune d’entre elles ne portait de casque, ni de combinaison de survie. Leur regard, figé dans le vide était inquiétant, mais de légers mouvements me portaient à croire qu’elles étaient toutes bien vivantes. Comme des soldats alignés au garde à vous, en train d’attendre des ordres qui ne viendraient jamais. Ils ne réagirent pas à mon approche, ni quand je les contournai.

Flippant !

Peut-être étaient-ce des androïdes ? Quelques-uns avaient été produits sur microTech, la planète la plus éloignée du système, contrôlée par la société du même nom. Il était apparu que la demande pour des robots humanoïdes était extrêmement faible et leur durabilité était bien moindre, par rapport à des robots répondant plus efficacement aux contraintes ergonomiques, bien que moins esthétiques. Je tentai de me remettre du choc en attendant que l’ascenseur m’amène à l’étage des habitations. La porte s’ouvrit sur une place centrale donnant sur un grand marché. De l’autre côté de la place, en face de moi, se dressait une grande statue. Elle représentait un ouvrier tenant dans ses bras un camarade mort. Au pied de la statue, une vieille nappe sale était peinte de lettres noires : “REJOINS-NOUS”.

L’accueil était définitivement bizarre sur cette planète … Je naviguait dans mon exovision pour localiser mon commanditaire : Reeco, 3e sous-sol, bureau du contremaître. En me déplaçant dans les méandres de cette étrange cité minière, je remarquai que la ville était intégralement peuplée des mêmes humains immobiles à l’expression vide. Les bars diffusaient de la musique, mais aucun client ne bougeait, aucun verre n’était bu. Certains semblaient même collés à la table, leur contenu sec et figé depuis des lustres. Je me sentais de moins en moins rassuré dans cet environnement. L’apparition du visage de l’opérateur du spatioport dans mon exovision me fit sursauter. Il me souriait en racontant quelque chose, mais son micro était coupé, ou bien le problème était-il de mon côté ? La communication se coupa à nouveau.

Ce visage vivant parmi les morts m’effrayait plus que tout. Était-il en train de m’observer, pendant que je descendait dans les couloirs de son laboratoire géant ? Était-ce un putain de jeu télévisé de mauvais goût ? En tout cas, bien que ma combinaison indiquait que l’atmosphère était respirable, désormais, je ne faisait pas confiance au smog orangé qui polluait mon champ de vision. Lorsque j’arrivai enfin au bureau du contremaître, je découvris que la dénommée Reeco était une femme assez grande, les cheveux blonds coupés courts. Sa jambe droite était remplacée par une prothèse jaune et noire qui semblait récupérée sur un bras articulé des modules de maintenance des hangars. Elle aussi était figée, devant son bureau et l’immense baie vitrée d’où la lumière de Stanton irradiait la pièce. Elle se balançait doucement d’une jambe à l’autre, comme tous les autres habitants. Je n’osais pas la toucher, ni faire un bruit. Tournant les talons, je remontais d’un pas rapide les couloirs et les escaliers. L’opérateur était-il en train de me tester ? Était-il amusé ?

Je pris l’ascenseur vers le hangar 3 pour découvrir que mon vaisseau avait disparu ! Les autres zombies immobiles étaient toujours là. Bon sang ! Dans mon exovision, un signal rouge m’apprit que mon pouls était passé au dessus de 100 pulsations par minutes. Pas le temps. Je repris l’ascenseur et utilisai un terminal de contrôle pour demander la libération de mon vaisseau. Peut-être était-il simplement déplacé vers les hangars secondaires, comme chaque spatioports ? Pourtant, cette mesure n’est habituellement employée que lorsque le trafique est important. Il n’y avait pas lieu de faire ça sur Levski… Le rasta apparu une nouvelle fois. Cette fois le son passait très bien : “Yo mec ! T’as fait ce que tu voulais ? Ton bébé attend dans le hangar 2 !” La communication se coupa sur un nouveau clin d’œil de sa part. 130 pulsations. Pourquoi un autre hangar ? Peu importe, l’ascenseur s’ouvrit devant mon vaisseau, posé bien au milieu du hangar. Les humains-zombies bougeaient désormais. Toujours sans prêter attention à moi, ils faisaient des allers-retours devant le sas…

Sautant dans mon siège de pilotage, je remarquai que le sas vers la surface était, lui aussi, fermé. J’appelai l’opérateur à nouveau : “Yep, je t’ouvre ça illico ! Raye pas les cailloux en sortant. Fais voir comment tes boosters ronronnent !”

Une fois dehors, je m’exécutai et mis toutes les manettes à plein gaz pour dégager de cette planète le plus rapidement possible. Le visage du rasta apparu pour la dernière fois. “Wouh ! Il a te la pêche ton coucou ! Fais gaffe à toi sur le quadrant !” Et la communication fut perdue …

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